 |
Silvina Ocampo, Poèmes d'amour désespéré
Collection Ibériques, Corti.
Lorsqu’on lit la poésie de Silvina Ocampo (Argentine, 1903-1993), on se promène dans le jardin circulaire de son enfance ; c’est le soir, avec ses flammes et ses parfums mêlés qui montent de la terre ; c’est l’amour et la mélancolie ; c’est la rivière et ses timbres, les couleurs qui s’y reflètent, s’y répètent altérées à peine, c’est le silence de la sieste ; c’est une transparence palpable, tiède, sensuelle, matière des rumeurs, de l’air, des ombres. Et en réalité on ne lit pas ; le lecteur déambule près de lui-même, comme si le texte, dont il a entrepris la lecture, l’avait invité à laisser le livre de côté et à sortir pour se perdre dans les sentiers d’une lumière intime, où les fleurs, le lierre, les plantes, les arbres, poussent et s’enlacent à leur guise. Nul n’organise cette nature enchantée, où s’exhalent les mystères guidés à peine par un regard passionné.
Ce regard est aussi visionnaire, Borges nous le rappelle :
Il y a chez Silvina Ocampo une vertu qu’on attribue communément aux Anciens ou aux peuples d’Orient, et non à nos contemporains. C’est la clairvoyance ; plus d’une fois, et non sans un début d’appréhension, je l’ai sentie en elle. Elle nous voit comme si nous étions en cristal, elle nous voit et nous pardonne. Essayer de la tromper est inutile.
Silvina Ocampo et son époux, Adolfo Bioy Casares, furent très proches de Borges, chacun de différente manière, et, à ce trio qui s’échangeait des livres, récitait à tour de rôle des poèmes et écrivait de concert des oeuvres, on pourrait ajouter, non seulement Wilcock, le poète de toutes les langues, mais encore Macedonio Fernández qui, outre l’humour, partage avec Silvina Ocampo cette façon d’être soi-même une création délirante, éternellement inachevée.
Les Argentins José Corti :
Leopoldo BRIZUELA,
Angleterre, une fable, 2004
Le plaisir de la captive, 2006
Jorge Luis BORGES, et Osvaldo FERRARI,
Retrouvailles, dialogues inédits, 2003
Julio CORTÁZAR, Crépuscule d’automne, 2010
Antonio di BENEDETTO, Le Silenciaire, 2010
Macedonio FERNÁNDEZ, Elena Bellemort, 1990
Papiers de Nouveauvenu et continuation du rien,1992
Cahiers de tout et de rien, 1996
Adriana Buenos Aires, 1996
Roberto JUARROZ, Treizième poésie verticale, 1993
Quatorzième poésie verticale, 1997
Quinzième poésie verticale, 2002
Fragments verticaux, 1994
Poésie et création, 2010
Silvina OCAMPO, Poèmes d’amour désespéré, 1997
Alejandra PIZARNIK, Journaux, 2010
|
|

Tue-moi, splendide et sombre amour,
si tu vois dans mon âme s’égarer l’espérance,
si le cri de douleur en moi se lasse,
comme dans mes mains succombe cette fleur.
Dans l’abîme de mon cœur
tu trouvas un espace digne de ton attente,
en vain de ton ciel tu m’éloignas
laissant en flammes ma désolation.
Contemple la misère, la richesse
de qui connaît toute ta joie.
Contemple mon hypnotique tristesse.
Ô toi qui me fis don de l’harmonie !
Je crois sans espérance en ta promesse.
Amour contemple-moi, dans tes bras, prisonnière.

Parce que sa soeur a fondé la revue Sur, Silvina est parfois éclipsée par Victoria. Parce qu’elle fut la femme d’Adolpho Bioy Casares, la notoriété du mari fait parfois oublier que Silvina fut l’auteur d’une œuvre unique, poétique, dramatique et romanesque. Mais nombreux ont été les écrivains qui ont célébré l’originalité de cette Argentine mystérieuse, ironique, intemporelle.
L’enfance, le merveilleux, le “mystère du quotidien”, comme le rappelait Hector Bianciotti, qui la fit traduire en français et, à l’occasion de sa mort, la compara à la Mexicaine Sor Juana Ines de la Cruz, caractérisent ses accents poétiques qui ne sont jamais détaché dun prosaïsme ironique, en dépit de leur frémissements.
“Intelligence céleste” : l’expression de sa traductrice, Silvia Baron Supervielle, elle-même poète d’un extrâme raffinement, présente avec justesse le ton général de ces poèmes, parfois apparentés à Emily Dickinson (...). Il faut lire la poésie de Silvina Ocampo avec une attention candide : ne pas renoncer à la précision du sens, ne pas être arrêté par la forme apparemment rigide et çà et là, précieuse. Car les préciosités, les emphases, les exclamations, sont aussi des approches profondes du sentiment amoureux.
René de Ceccatty, Le Monde, 7 mars 1997.

 
|
|